J'ai lu souvent ou entendu qu'il était difficile pour untel d'aller écouter telle marque dans un rayon de 300 km autour de chez lui. Pour tel autre encore de pouvoir comparer les marques X et Y dans un même auditorium. Je discutais récemment avec le patron d'une enseigne bien connue sur cette étrange équation hifiste française: Pléthore de points de vente = Pauvreté de l’offre.
Et cette sensation est encore plus tenace dans le très haut de gamme. La conclusion peut paraitre brutale et anti-productive mais elle est à mon sens la seule à moyen terme, à pouvoir infirmer le résultat de cette équation pour le moins curieuse. Il faut moins de magasins, afin de renforcer certains points de vente et leur redonner ainsi la puissance de feu nécessaire à la présentation d’une offre plus importante et plus audacieuse. Sur le segment du très haut de gamme aucun magasin de Haute Fidélité ne dépasse les 3 millions d’euros (j'aurais pu dire 2). C’est une anomalie, pour un pays comme le nôtre. Réduire le nombre de points de vente pour avoir plus de choix, je crains que le concept ait du mal à passer dans le secteur. Certains me diront que le processus est en marche et que les auditoriums les moins adaptés, pour rester dans l'euphémisme, ferment leurs portes année après année. Je suis sûr qu'en cherchant pas très longtemps, chaque lecteur de ces lignes pourra faire une liste fournie de "pousse-cartons" et "traine-savates" qui fleurissent aux 4 coins de France.
J’ajoute à la honte, les thuriféraires nombreux, plaintifs réguliers de l’absence de culture musicale dans notre beau pays. Toutes les salles de concert dans lesquelles je me rends sont pourtant pleines de gens passionnés, toutes sauf rue Oberkampf bien entendu. Est-ce une raison suffisante ou nécessaire ou les deux à la fois pour nous proposer toujours la même soupe dans des conditions constamment misérables? Il en va de même dans tous les domaines, la recherche de la qualité et de l’enrichissement du public que l’on adresse est une chose beaucoup plus complexe et difficile à mettre en œuvre que de servir des plats sans saveur.
Je n’ai rien contre l’esprit d’entreprise, étant « entrepreneur » moi-même et respectant que trop les qualités nécessaires à la mise en œuvre d’un projet personnel. Mais il me semble intéressant de poser la question sur cette profusion de marques qui n’apportent aucune valeur ajoutée à ce métier. Sans chercher trop longtemps là encore, vous trouverez immédiatement des dizaines d’exemples de ce dont je parle, en France et dans le monde, car nous n'avons pas le monopole. Il ne se passe pas un mois sans qu’une nouvelle marque d’enceintes, d’électroniques High End ne voient le jour.
Faut-il en déduire que les codes d’entrée sur ce segment ne sont pas assez complexes?
Les schémas utilisés en Haute Fidélité sont connus depuis des années maintenant et ils ont très peu évolué. Cela autorise n’importe quel ingénieur en manque de reconnaissance à sortir une gamme de produits à un coup ridiculement bas au regard des prix de vente.
C'est ce qui explique aussi la difficulté pour les marques historiques à créer de la différenciation. Si à chaque fois un nouveau venu peut faire chanceler l’ordre établi c’est que la technologie est soit en perpétuelle évolution ou qu’elle n’est pas un élément différenciateur. Les derniers compte-rendus venant du lointain Nevada, me laisse à penser que la révolution technologique est en hifi, ce que 1789 est à l'histoire de France: un lointain souvenir dont on se prévaut pourtant chaque jour. D'où cette ascencion vertigineuse vers des sommets tarifaires insolites et l'apparition du mystique, de l'ésotérique, choses bien partagées en ce microcosme. Enfin un marché de niche sur le déclin n'attire plus les petits génies comme cela pouvait être le cas pendants les 30 glorieuses.
Les éléments différenciateurs sont aujourd'hui le design, l'ergonomie et parfois seulement le prix. Pourtant certains fabricants souvent très décriés osent encore: Magico, YG, Devialet...
Je lisais récemment le très beau magazine "Dandy" vantant avec moult panache un certains art de vivre, où l'horlogerie est suisse, la grande mesure londonnienne, la botte forcément italienne, le vin français et la voiture... Ah oui, la voiture est probablement l'élément le plus clivant dans ce monde pour happy few, partagé entre traditionalistes conservateurs ne montant que des chevaux anglais, puissants rigouristes d'une qualité allemande séculaire et jeunes branleurs au cheval cabré. Et la hifi dans tout cela, elle y est aussi présente. Si si je vous assure. La page est tenue par une autre figure emblématique du High end à la française j'ai nommé M. Jean-Marie Hubert.
J'ai eu envie d'écrire au magazine en lisant cet article, présentant en cet espace ce que la hifi a somme toute de plus banal dans son originalité. A la place du sempiternel Bang & Olufsen Sytem voire pire du Bose Music Wave, nous avions sur ces pages glacées, une Kef Blade, le Zeppelin de B&W et autres fadaises exceptionnelles. Oui c'est cela l'image de la hifi pour gens aisés: un peu de design, un doigt de conformisme, de la laque, 2 glaçons, quelques 0 et le tour est joué.
La dernière Aston Martin, le dernier Falcon, la dernière Patek n'ont pas grand chose à voir avec ces objets courants: ces objets de grande consomation.
Quelques pages plus avant, un rédacteur traitait l'iPhone 4S comme un vulgaire téléphone portable de masse face au dernier Service Concierge proposé par la maison Vertu qui sait ce que le mot service veut dire.
Et si la hifi n'intéressait plus personne...
Je suis fatigué. Je dérive depuis tout à l'heure vers ce que je m'étais pourtant interdit de faire en démarrant ce lieu.
Je veux rentrer chez moi. Préparer un risotto à la truffe. Déguster une Côte Rotie miraculeuse. Appuyer sur play et écouter de la musique paisiblement jusque tard dans la nuit...
Il m'aura fallu faucher les blés
Apprendre à manier la fourche
Pour retrouver le vrai
Faire table rase du passé
La discorde qu'on a semé
A la surface des regrets
N'a pas pris...
Bonsoir
